TRAGEDIE DU GALLIA le 4 octobre 1916

En préambule, cette tragédie affectera un grand nombre de familles de la région chalonnaise car les soldats dont nous allons vous raconter l’aventure pour certains, la triste fin pour beaucoup d’autres, sont des hommes âgés de plus de 30 ans et qui sont, la grande majorité chargés de famille. Ils appartiennent, pour plus de la moitié des disparus recensés aujourd’hui, au 59 ème Régiment d’Infanterie Territoriale dont la caserne de départ est la caserne Carnot de CHALON-SUR-SAONE, située Avenue de PARIS. Ils étaient envoyés en renfort en Grèce, pour combattre avec l’Armée d’Orient et de nombreux n’avaient jamais dépassé les frontières du département, encore moins celles de la France. Beaucoup étaient des ruraux qui laissaient une exploitation agricole à la charge de la femme et (ou) des parents âgés, ainsi que de nombreux enfants.

Le 3 Octobre 1916, l’un de nos plus grands paquebots de la Compagnie de Navigation Atlantique, le Gallia, bâtiment mesurant 182 mètres de long, jaugeant 15000 tonnes, ayant une vitesse de 18 nœuds (ce qui est considérable pour l’époque), lancé le 26 Mars 1913, transformé en croiseur auxiliaire de 1 er rang au début de la guerre, stationne en rade de Toulon. Il est commandé par le Lieutenant de Vaisseau KERBOUL. Son équipage se compose de 50 marins et gradés dont les Enseignes de vaisseau AUGUSTIN, DE GODON, LE COURTOIS DU MANOIR. Ce dernier a été nommé second. Sur le navire, embarquent ce jour là environ 2050 passagers, sans compter les mulets :

• 1650 hommes de troupe français composés du :

- Des éléments du 55 ème R.I.T. (1) venant de Bourg-en-Bresse (01)

- Des éléments du 59 ème R.I.T. (2) venant de Chalon-sur-Saône (71) composés de 331 hommes de troupe et gradés.

- Des élèments du 113 ème R.I.T. venant de Toulon (83)

- Des éléments du 235 ème R.I. (3) venant de Belfort (90)

- Des éléments du 15 ème Escadron du Train des Equipages

• Un détachement serbe de 350 soldats

• Des passagers civils

• Des soldats isolés rejoignant leur corps.

gallia01

Il appareille seul de Toulon (Var) entre 17 heures 30 et 18 heures à destination de Salonique, en Grèce après avoir été attendu vainement par le convoyeur Le Guichen. Après avoir traversé les passes, il s’élance à une vitesse de 15 nœuds en suivant les routes indiquées. Dans la soirée, vers 20 heures, le commandant ordonne à l’officier en second du Gallia, l’enseigne de vaisseau LE COURTOIS DU MANOIR, de s’assurer que tous les passagers avaient bien reçu une ceinture de sauvetage et qu’ils doivent la porter pendant toute la durée du voyage en mer. Le lendemain matin 4 Octobre 1916, le commandant est très soucieux car il approche du passage de San Pietro, au sud de la Sardaigne, et il estime que celui-ci est très dangereux. Vers 8 heures du matin, il demande de nouveau à son second de vérifier si les passagers portent bien leur ceinture de sauvetage et s’ils connaissent les lieux de rassemblement sur le navire en cas d’évacuation. Celui-ci descend rencontrer l’officier de l’Armée de terre le plus ancien, le capitaine Hyacinthe DE COUESSIN, du 113 ème Régiment d’Infanterie Territoriale, et lui transmet les consignes du commandant. Le second s’aperçoit, en croisant de nombreux soldats sur les ponts, que ceux-ci ne portent pas la fameuse ceinture. Il décide donc de passer en revue les passagers pour voir si les consignes sont bien respectées.

Au débouché du passage de San Pietro aux environs de 13 heures 45, il reçoit à 14 heures 15 un message du navire de guerre français Quiceen qui lui indique la présence d’un sous-marin à environ 15 milles devant lui, faisant route à l’Est pour regagner sa base dans l’Adriatique et qu’il est fort probable que le Gallia le rencontre. Le temps est alors remarquablement clair, ce qui est favorable pour un torpillage. Le commandant demande au second de renforcer les vigies sur les flancs du navire et de s’assurer que ceux-ci sont bien à leur poste.

Cet après-midi, l’Enseigne de Vaisseau AUGUSTIN est de quart à la passerelle. A 17 heures 44, une vigie crie « une torpille à tribord », mais il est déjà trop tard et le commandant n’a pas le temps de l’éviter car celle-ci ne se trouve qu’à quelques mètres du navire lorsqu’elle est aperçue. Une explosion violente se produit alors au niveau de la soute arrière, contre la paroi de la soute à munitions des canons, provoquant des réactions en chaîne.

L’emplanture de l’un des mats est arrachée. Celui-ci s’abat en entraînant dans sa chute les antennes de télégraphie sans fil, rendant inutilisable celle-ci. Le Gallia ne peut lancer un S.O.S. et doit compter alors que sur ses seuls moyens de secours. Le commandant donne l’ordre d’évacuation et ordonne à son second de mettre les canots et radeaux à la mer. Celui-ci, après s’être assuré que les cloisons étanches avaient été fermées (rapport du mécanicien de 2 ème classe ACHER), se rend sur le pont B et demande à tous les passagers de se mettre en rangs, d’enlever leurs bandes moletières et leurs souliers pour gagner les chaloupes et les radeaux. Mais la cloison étanche de séparation de la soute arrière avec la machinerie ne résiste pas et le bâtiment s’enfonce de plus en plus vite de l’arrière; la panique gagne alors tous les hommes. La montée rapide de l’eau empêche toute manœuvre de défense de la part du Gallia, pourtant équipé de canons à l’avant et à l’arrière. Tout le monde se précipite par-dessus bord en essayant d’emporter qui une boite de sardines, qui son livret militaire, certains se débarrassent de leurs habits les plus encombrants. L’avant se dresse très rapidement vers le ciel et le Commandant resté sur la passerelle actionne la sirène dans un dernier adieu avant de disparaître avec son navire dans d’énormes remous, laissant autour de lui une mer couverte d’embarcations, de radeaux et d’épaves. Le Gallia a mis un tout petit quart d’heure pour couler, observé à quelques dizaines de mètres par le sous marin allemand qui ne portera pas secours aux naufragés.

Il vient d’être torpillé par le sous-marin allemand U35 commandé par le Kapitän-Leutnant Lothar Von Arnault de la Périère. Le Gallia a pourtant modifié sa route ; mais il a été trahi par la hauteur de ses cheminées et le panache de fumée qu’il laisse dans son sillage.

L’Enseigne de vaisseau LE COURTOIS DU MANOIR, rescapé, parvient à se hisser sur un radeau à la nuit tombante. Avec ses compagnons d’infortune, ils sont obligés de repousser les mulets qui tentent de monter sur les radeaux. Les pauvres bêtes, épuisées, se noieront les unes après les autres. Il y restera toute la nuit avant de parvenir à réquisitionner une chaloupe et de l’armer avec 30 survivants sachant nager afin d’aller chercher du secours en Sardaigne, toute proche. Avec une autre chaloupe, après une petite journée de navigation à la rame, ils abordent au port de Cala Forte après avoir été secourus par un « vaperro » qui les a pris en remorque. Dès leur arrivée, ils donnent l’alerte et indiquent le lieu du naufrage : 38.33 Nord/07.23 Est. Ils sont les 69 premiers à rejoindre la terre ferme.

La tragédie est découverte en même temps par le croiseur Châteaurenault, faisant route dans le même secteur. Celui-ci parvient à recueillir environ 600 naufragés. L’un de ceux-ci, interrogé, indique que chacun a cherché un refuge en se jetant à la mer pour rejoindre un canot. Il avait heureusement atteint celui-ci, mais avait été rejeté à la mer en aidant aux opérations de sauvetage comme beaucoup de ses camarades . Il s’est alors dirigé vers un radeau où il a pu se hisser avec d’autres soldats. Ils sont restés près de 47 heures à dériver avant d’être recueillis à la tombée de la nuit le 5 Octobre. Le croiseur est bientôt rejoint par d’autres navires de guerre : la Normandie, l’Atmah et l’Aldebaran.

chateaurenault1910vr8

gallia03

gallia04

gallia05

Le compte des manquants dépasse alors les 1000. Le nombre exact sera de 1338 disparus, ce qui en fait la tragédie maritime la plus importante de la guerre 1914/1918.

Le croiseur Châteaurenault avec la Normandie font route sur Bizerte, port militaire français du protectorat de Tunisie et débarquent les soldats récupérés ainsi que certains grands blessés qui vont être dirigés vers l’hôpital militaire. Malheureusement, certains de ceux-ci ne survivront pas. Les autres, après un repos bien mérité à la caserne Philebert du 7 ème groupe, seront renvoyés dans les dépôts métropolitains afin d’être affectés à d’autres unités.

Quel a été le bilan de ce torpillage ?

• Pour le 59 ème R.I.T., les pertes sont de 331 morts pour 93 rescapés (3/4 de l’effectif) : aujourd’hui 179 noms ont été répertoriés sur la liste des disparus

• Pour le 35 ème R.I. (en réalité, c’est le 235 ème R.I., régiment de réserve du 35 ème R.I.) : aujourd’hui 109 noms ont été répertoriés sur la liste des disparus

• Pour le 55 ème R.I.T. : aujourd’hui 139 noms ont été répertoriés sur la liste des disparus

• Pour le 113 ème R.I.T. : aujourd’hui 132 noms ont été répertoriés sur la liste des disparus

• Pour le 15 ème Escadron du train des Equipages : aujourd’hui 58 noms ont été répertoriés sur la liste des disparus

• Par contre, aucune information n’est donnée à ce jour sur les pertes du détachement serbe

• Passagers : 12 noms répertoriés sur la liste des disparus

• Equipage : 30 noms répertoriés sur la liste des disparus

• Etat major : 3 noms répertoriés sur la liste des disparus

Soit un total de 662 disparus répertoriés à ce jour.

Seront cités à l’Ordre de l’Armée : l’ensemble des occupants du Gallia (J.O. du 5/12/1919) et à titre individuel le Lieutenant de Vaisseau KERBOUL, les Enseignes de Vaisseau AUGUSTIN et de GODON, le Premier Maître Mécanicien Jean LANZONI, le Quartier Maître Mécanicien Marcel RAZOULS, le Capitaine Hyacinthe de COUESSIN, disparus ; à titre individuel pour leur conduite pendant le naufrage, mais survivants, le Mécanicien Principal de 1 ère Classe auxiliaire OLLIVIER, l’Officier en second LE COURTOIS du MANOIR, les matelots Alexandre-Joseph FROLENTOU, Jules REVERT, Auguste GUDOT, Jean-Joseph DI MIGLIO.

Le Mécanicien Principal de 1 ère Classe auxiliaire OLLIVIER sera aussi décoré de la Légion d’Honneur avec Croix de guerre, au grade de Chevalier.

Le Gallia repose encore aujourd’hui sous environ 800 mètres d’eau, au large de la Sardaigne, et à notre connaissance n’a jamais l’objet d’une campagne de recherche historique sous-marine.

Petit lexique pour les non initiés: R.I. : Régiment d’Infanterie

R.I.T. : Régiment d’Infanterie Territoriale

1/ - Le 55 ème R.I.T. faisait partie de la 7 ème Région Militaire. C’est un régiment à 3 Bataillons jusqu’en 1917.

2/ - Le 59 ème R.I.T. faisait partie de la 8 ème Région Militaire. C’est un régiment à 3 Bataillons au début de la guerre. Il sera réorganisé à 2 Bataillons à partir du mois de Novembre 1914.

3/ - Le 113 ème R.I.T. faisait partie de la 15 ème Région Militaire. Le détachement sera renforcé de 75 hommes du 232 ème R.I.T. (4 sous-officiers, 6 caporaux et 65 hommes de troupe) quelques jours avant de s’embarquer sur le Gallia. Ce détachement sera commandé par le Capitaine DE COUESSIN venant du 285 ème R.I.T. Sur les 75 embarqués du 232 ème R.I.T., seuls 26 rescapés seront répertoriés.

4/ - Le 235 ème R.I. (régiment de réserve du 35 ème R.I. nommé le régiment « As de Tréfle ») faisait partie de la 113 ème Brigade, 57 ème Division, Armée Française d'Orient.

Ecrit par l’Association « Pour ceux de 14 » - Mémoire bourguignonne de la Grande Guerre- en hommage aux poilus, à l’occasion du 11 Novembre 2009.

Sources : site le chtimiste.